18 mai 2010
25 avril 2010 - 65ème anniversaire de la libération des camps de la mort
Il y a 65 ans, au printemps de 1945, comme l'écrivit André Malraux, « la vraie civilisation... la part de l'homme que les camps ont voulu détruire » triomphait de la vraie barbarie.
Les dernières citadelles où les nazis détenaient encore des survivants du génocide des juifs et des tziganes, et des rescapés des camps de concentration s'écroulaient ;
Ce fut, pour les rares survivants de cette immense tuerie, la fin d'une terrible nuit - une nuit où l'humanité avait failli disparaître entièrement. Après l'horreur qui voua à la mort et à l'anéantissement plusieurs millions de femmes, d'hommes et d'enfants, voilà que renaissait la flamme encore vacillante de l'espoir et de la vie.
Malgré le temps qui passe et qui s'acharne à tout émousser, malgré l'âge qui avance inexorablement, en dépit de la fatigue, souvent et de la maladie parfois, les rares survivants sont présents, inlassablement, dans toutes les cérémonies du Souvenir, dans les écoles et partout où leur témoignage est demandé, comme une source irremplaçable d'humanité, parce qu'ils ont subi l'inhumanité absolue.
Alors, écoutons-les. Ce qu'ils ont à nous dire, est plus précieux que tout.
Ils nous racontent l'enfer, ce déferlement de la haine et de la barbarie sur chaque être.
Ils nous disent les convois, les enfants qu'on arrache des bras de leur mère, les chambres à gaz, les exécutions sommaires, la faim, la maladie, les peines et les souffrances, les marches de la mort.
Ils nous disent aussi la dignité humaine, cette part sacrée qui est en chaque homme et qu'un regard, un sourire, une parole échangée entre deux déportés suffit à éveiller au plus profond de l'enfer.
Rien n'est plus beau que cette humanité fraternelle qui subsiste envers et contre tout.
Rien n'est plus fragile non plus.
En écoutant le témoignage des survivants, nous prenons pleinement conscience d'une chose : le devoir de mémoire n'est pas un devoir envers le passé.
C'est un devoir envers le présent et envers l'avenir. C'est un devoir d'humanité.
Il n'y eut jamais, sans doute, dans l'histoire humaine, de crime plus odieux que celui qui fut perpétré dans les camps de la mort. Au nom d'une idéologie, qui prônait la supériorité de la race et qui avilissait l'homme, c'est la civilisation qui a péri avec les victimes de la shoah.
Combien de siècles de travail, d'efforts sur elle-même et de persévérance avait-il fallu à l'humanité pour éloigner d'elle le spectre de la barbarie ? En cinq années, tout cela s'est évanoui.
C'est donc, pour chacun d'entre nous, une exigence, de rendre leur dignité humaine à ces enfants ces femmes, ces hommes qui durent affronter et subir ce qu'aucun homme n'avait auparavant enduré.
Ils étaient juifs, polonais tsiganes. Ils demandaient à vivre. Ils n'avaient rien fait d'autre que d'être nés. Ils furent condamnés à la déportation et à la mort sans jugement.
Ils étaient prisonniers de guerre, résistants, homosexuels, handicapés. Ils étaient voués à l'anéantissement. Leurs bourreaux avaient voulu les priver de tout : des moyens de leur subsistance, de leur dignité et de leur nom.
Nous honorons aujourd'hui les victimes. Nous leur rendons hommage. Et nous pleurons ces vies brisées, ces destins arrêtés par une idéologie qui les avait ravalés au rang de sous-hommes.
Honorer les victimes est notre devoir. Mais cela ne suffit pas. Par delà le temps, elles exigent de nous bien plus encore. Nous avons, jour après jour, à répondre à leur appel et à construire un monde de justice et de paix.
Ceux qui sont sortis debout des camps de la mort, qu'il s'agisse d'Auschwitz, de Dachau, de Ravensbrûck ou de Rawa-Ruska, ont été longtemps torturés par cette interrogation : pourquoi avoir survécu dans un lieu où tout était fait pour qu'il n'y ait nul survivant ?
La mort, ils ne l'ont pas frôlée ni côtoyée. Non, comme l'écrit Georges Semprun, cette mort, ils l'ont « vécue », ils l'ont parcourue de long en large. Ils ne sont pas des rescapés mais des revenants.
Ce peuple de revenants, hâve, décharné, ce peuple vêtu d'uniformes rayés, ce peuple a longtemps fait peur.
Et, lui-même, a longtemps eu peur d'effrayer le reste de la société par un témoignage qui était si difficile à comprendre.
Cependant, quelques-uns ont commencé à témoigner. Avec un courage devant lequel il faut s'incliner. Car, comment dire l'indicible ?
Comment faire comprendre la mécanique de l'anéantissement dont parle Primo Lévi, avec « cette foule de détails maniaques et symboliques qui visent à prouver que les juifs, les tziganes et les slaves ne sont que bétail, boue, ordure » ?
Pourquoi une telle barbarie est-elle advenue dans cette Europe qui avait donné au monde les plus belles œuvres de l'esprit et élevé au plus haut les valeurs de l'humanisme ?
Primo Lévi a répondu à cette question de la plus saisissante et de la plus terrible façon : « Ici, il n'y a pas de pourquoi ! »
L'Europe croyait au droit, à la justice, à la raison, au progrès. Elle croyait en la poésie comme elle croyait en l'homme.
Dans les camps de la mort, cela ne fut pas seulement des millions et des millions de femmes, d'hommes et d'enfants qui périrent : ce fut l'idée même de civilisation, l'idée même d'humanité, qui furent réduites à néant.
Et les survivants, les générations qui suivirent ont consacré tous leurs efforts à construire un monde plus juste, un monde où la personne humaine serait la valeur suprême.
C'est le sens de l'engagement d'un homme tel qu'Elie Wiesel, inlassable défenseur de la paix et des droits de l'homme dans le monde.
C'est le sens de l'engagement d'une femme telle que Simone Veil : pour la justice, pour la dignité des femmes et la solidarité, pour la construction, enfin, de l'unité européenne.
Aujourd'hui 65 ans ont passé. L'antisémitisme et le racisme existent encore. Ils prennent simplement d'autres formes et d'autres visages. Des idéologies de la haine distillent toujours leur poison dans notre monde. Et décidément, rien jamais ne semble nous prémunir contre la barbarie, sinon un engagement de chaque instant et un travail sans cesse recommencé.
Je terminerai avec ces mots de Primo Lévi :
« N'oubliez pas que cela fut.
Non, ne l'oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur. »
Je vous remercie.
Publié dans DISCOURS



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